[L'idée ici n'est pas d'attaquer quelconque discipline ou pratique scientifique, mais bien de s'interroger sur l'impact de ce fonctionnement sur les personnes qui le subissent, et accessoirement des logiques qu'elles servent (eugéniste, fascite, etc.).
La problématique que je souligne n’est en rien non plus la reconnaissance des spécificités que chaque individu porte dans son existence. Il apparaît essentiel d’identifier et de reconnaître ces particularités pour aménager son quotidien de façon à honorer notre façon d’être au monde.]
Le fait d’être conscient de ce qui nous compose est l’une des premières choses que l’on acquiert dans la vie, et qui de plus légitime que soi pour attester de ce qui le traverse ? Chacun détient la liberté de construire son identité et d'illustrer son récit de vie avec des éléments qui lui son propre.
La communication interpersonnelle, c'est à dire l'échange d'informations entre deux individus est la tentative d'amener à l'autre une compréhension de son expérience subjective à travers des codes communs. Malgré la tentative d'utiliser un vocabulaire spécifique et complexe, la perte d'informations dans le cadre d'un échange demeure conséquente puisque l'autre peut aborder cette réception d'informations uniquement par le biais de son propre prisme de compréhension de la réalité, lui même formé de ses propres expériences et logiques.
Cela rétablit une base commune dans la nomenclature complexe des pratiques d'accompagnement, ou de création d'outils de compréhension de l'autre : L'impossibilité de création de bases de vérités universelles.
Le quotidien nous amène à établir des consensus entre nous afin de permettre une cohabitation dans un espace donné.
Mais lorsqu'il s'agit de se définir, nul ne peut nous imposer sa vérité ou son consensus.
Dans un contexte plus clinique dirons nous, la démarche de l'autodiagnostic (dans le sens d’être capable de reconnaître ses particularités et d’aménager sa vie autour) me semble avoir une valeur bien plus légitime que celui fait par un tiers, l'autre ne pouvant accéder à l'essence de ce qui nous constitue, et cela semble plutôt logique. La psychologie elle-même atteste des nombreux biais de compréhension et des transformations pouvant opérer au sein d'un échange.
Le développement d'une discipline permet d'amener une perspective spécifique, et de proposer une nouvelle façon d'aborder ce que l'on appel la réalité.
Elle se base sur des postulats servants de socles communs au développement de cette discipline.
Il peut s'agir d'expériences considérées comme scientifiques (j'ai pas dit véridiques), mais aussi d'observations cliniques, de théories ou de dogmes.
Beaucoup de pratiques émergent d'une volonté de mieux comprendre, soigner et aider l'autre à aller mieux. Ça parait sympa, mais ces tentatives tombent facilement dans la même dérive d'imposer sa vérité sous la légitimation de la démarche scientifique.
Durant mon parcours d'études en psychologie, la plupart des formateurs distillaient leurs principes comme des vérités communes et absolues. J'ai moi même adhéré à des doctrines sans les questionner, avant d'être alerté par deux constats simples :
- Ma sensibilité au vivant s'était coupée.
- Diagnostiquer n'aidait pas les gens au contraire, cela les enfermait dans mon prisme de compréhension de la réalité
L'outil de compréhension de "l'expert" en son domaine ne peut en rien supplanter la vérité de celui qui vit son expérience. À mon sens d'autant plus si le postulat de base est un continuum parlant de normal ou de pathologique.
(L'idée ici n'est pas d'attaquer quelconque discipline ou pratique scientifique, mais bien de s'interroger sur l'impact de ce fonctionnement sur les personnes qui le subissent, et accessoirement des logiques qu'elles servent (eugéniste, fascite, etc.).
De nos jours il est impressionnant de voir à quel point la logique psychiatrique est entrée dans la culture et les codes occidentaux. C'est devenu presque monnaie courante de définir des réalités divergentes d'un "modèle spécifique" à travers un vocabulaire psychiatrique.
Alors j'entends qu'initialement la psy institutionnelle se soit développée dans une perspective d'accompagner des personnes en souffrance. Autant de nos jours elle semble surtout broyer les individus dans sa machine pathologisante et fermer la porte à l'humanité.
En 1973 est publiée l’expérience de Rosenhan intitulée « On Being Sane in Insane Places ». Avec son équipe, il intègre différents hôpitaux psychiatriques en se posant la question : « Si la santé mentale (sanity) et l’aliénation mentale (insanity) existent, comment les reconnaître ? » Chacun d’entre eux décrit une expérience de vie tout à fait ordinaire en ajoutant entendre des voix durant les premiers jours, puis plus du tout. En conclusion, chacun d’entre eux est reparti de l'hôpital avec un diagnostic de schizophrénie, à l’exception d’un diagnostiqué maniaco-dépressif.
Il poursuit ensuite son expérience en la menant à l’envers. Un groupe de personnes reconnues par le corps médical comme “schizophrènes” intègre les services psychiatriques sous couvert d’être de faux patients. Sur 193 patients, plus d’une centaine furent établis comme faux, ou soupçonnés de l’être par le corps médical, soulignant une nouvelle fois le manque d’intérêt de ces diagnostics. Au terme de son expérience, il en conclut que des étiquettes telles que “schizophrène”, “fou”, “maniaco-dépressif”, “insensé”, une fois posées, vont influer directement sur les caractéristiques de la personne, pour qui comportements et histoire vont forcément être interprétés de manière erronée, à la lueur de ces diagnostics.
Grace à son expérience il souligne le manque de pertinence de ce genre de diagnostic institutionnel, et l'impact qu'il engendre sur la construction de la personne sur qui il a été posé.
Les termes tels que "psychose, dépression, TDAH, autisme, TDI, schizophrénie" et nombre d'autres trônent dans un seul et même bouquin : le DSM, Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux. Le premier manuel des troubles mentaux aux États-Unis remonte à 1917. Il a été conçu par l’Association américaine médico-psychologique, organisation qui est ensuite devenue l’Association américaine de psychiatrie.
Les nombreuses versions publiées ont proposé un contenu qui recense des appellations et descriptions pathologiques toujours plus contestables. Dès le début, les “experts” eux-mêmes ont remis en question l’idée de classifier de façon si catégorique “des troubles mentaux”. Et pourtant la logique psychiatrique de notre époque débouche toujours presque systématiquement sur la pose d’une étiquette pathologisante, puis la prescription d’un traitement médicamenteux.
Cela pose la question de l'impact de certaines démarches envers des instances "officielles", qui ne savent que chuchotter douloureusement l'importance de trouver une façon de se rendre de nouveau fonctionnel dans un système donné (traitements médicamenteux et thérapies en tout genre).
Le problème n'est en rien la volonté d'aider l'autre à aller mieux, mais plutôt cet "envers et contre tout" en dépit de celui à qui cela est censé servir. On nous demande d'être en bonne santé alors que les symptômes sont un message très clair sur l'état de ce qui nous entoure : un environnement malade. Même tarif pour ce qui est des pratiques visant à forcer la détente d'un organisme en tension pour des raisons légitimes.
Les principes s'inversent.
Là où initialement l'environnement est censé répondre à nos besoins, il s'agirait maintenant de répondre aux besoins de notre environnement.
L'augmentation massive de symptômes mettent en lumière l'inadéquation de ce qui nous entoure avec nos besoins profonds. L'ignorer semble ne pas une bonne idee. Je pense par exemple à l'asseptisation des lieux qui nous entoure. Et il ne s'agit pas de rajouter des plantes dans la pièce. Les techniques manageriales visant à appliquer une gestion autoritaire envers des personnels de soins et le constat de dynamiques de surveillance intrusives et déplacées. Le manque de moyens et de vérités sur le sens profond de cette réalité institutionnelle. Au fond, la souffrance est systémique.
La pathologisation pose le postulat que nous serions responsable à l'échelle individuelle de cette inadéquation, et donc que ça serait à nous de faire l'effort de fonctionner dans une seule trajectoire donnée.
Il est tout de même réjouissant de constater l'émergence d'une nouvelle génération de professionnels dans leur domaine qui s'efforcent de prendre en compte toutes ces réalités et essayent de maintenir leur bon sens malgré des pressions inadmissibles pour rentrer dans des clous.
J’observe parfois dans les discours du quotidien une tendance à employer les termes utilisés dans les milieux psychiatriques dans une démarche d’expliquer des comportements donnés.
Cela me semble d'autant plus problématique si l'on se met à s'assener nous même d'une logique d’insuffisance ou d’inadaptation. Pour rappel, ces termes se développent sous l'appellation de "troubles, pathologies, atypies". Et pour souligner de nouveau l'origine de ces termes: des naissances hasardeuses puisant parfois leur fondement dans des théories dogmatiques. Des hommes seuls, ou des congrégations de personnes se réunissant autour de la brillante idée de nommer et classifier ce qu’ils pensent être en dehors de leur vision de la considération du “normal”, donc des troubles.
Pour poursuivre cette glorieuse lignée, s'en suit l'élaboration de toute une batterie de tests visant à essayer de multiplier les données à visée de la constitution d'un dossier clinique. Une tentative d'attester de l'importance d'un "trouble psychologique" au travers de données quantitatives, dont les prémisses à la création portent sur la classification des membres de la population.
Au XXᵉ siècle, Binet et Simon élaborent sous la direction de l'État le test de QI, visant à mesurer l’intelligence scolaire afin de pouvoir hiérarchiser le niveau des élèves, et savoir qui était en mesure de suivre les enseignements rendus obligatoires par Jules Ferry. La psychiatrie et d’autres courants psychologiques ont depuis développé le courant des évaluations quantitatives dans tous les sens, et il existe aujourd’hui bon nombre de tests et échelles interprétatives visant à évaluer et classifier l’importance de ce qui sera à tout moment considéré comme un trouble. C'est les chiffres qui le disent hein.
En France, on constate depuis l’origine de ces tests la rencontre de bon nombre de dérives, allant jusqu’à questionner la pertinence de l’approche quantitative qui vient souvent servir une sélection sociale des plus inégalitaires. Et même si une logique intégrative semble plus pertinente, celle-ci ne justifie pas la pose d’un terme réductionniste sur un individu.
Visiblement, les psychiatres américains tenaient vraiment à être vus comme de vrais médecins et scientifiques, surtout après toutes les critiques venant des mouvements contestataires des logiques psychiatriques. Pour obtenir cette reconnaissance, ils ont dû créer des outils scientifiques pour diagnostiquer des troubles et évaluer les traitements. Des résultats n'ayant rien de glorieux.
Le fondement de ces termes et le contexte dans lequel ils ont été imposés soulignent l’importance de s’extraire de ces systèmes de reconnaissance “officielle” par un tiers.
Développer une nouvelle façon d’envisager les besoins et particularités de chacun passe par l’abandon de ces codes et jargons plus que déshumanisants, et largement employés pour disqualifier l’individu et son parcours.
"Si il y a bien quelque-chose qui est irrationnel, c'est de croire que sa propre expérience est universelle".
La recherche scientifique permet d’apporter un prisme de compréhension au travers d’une façon bien spécifique de concevoir les choses, et rassasie probablement une tentative humaine de sécuriser une réalité qui est, et demeurera de toute façon insaisissable.
Il devient important pour chacun de récupérer son pouvoir et de comprendre les limites des théories sur lesquelles ces recherches se fondent et les données qui en ressortent. Elles deviennent presque caduque face à la transcendance du vivant, et de sa subjectivité. Je vous invite à aller consulter les origines des choses dont on nous assène.
Dans une ère où l’homogénéisation devient un outil de contrôle, il semble pertinent de faire le ménage nécessaire pour laisser exister toutes les particularités composant la richesse de notre monde. Alors laissons les mots et essayons peut-être juste, de ressentir.
La société est là pour servir le vivant jusqu’à ce que l’asservissement permette que la société se serve.
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