La pathologisation est-elle devenue un outil de disqualification ?

Publié le 30 mars 2026 à 00:52

[La problématique que je souligne n’est en rien la reconnaissance des spécificités que chaque individu porte dans son existence. Il apparaît essentiel d’identifier et de reconnaître ces particularités pour aménager son quotidien de façon à honorer notre façon d’être au monde.]

 

Le fait d’être conscient de ce qui nous compose est l’une des premières choses que l’on acquiert dans la vie.

Qui de plus légitime que soi pour attester de ce qui le traverse? 

 

La démarche de l'autodiagnostic (dans le sens d’être capable de reconnaître ses particularités et d’aménager sa vie autour) semble posséder une valeur bien plus légitime que celui fait par un tiers. Ça semble logique. Et pourtant nombre de personnes tiennent à faire valider leurs observations par des "experts" par le biais d’un échange qui reste souvent succinct au travers d'un contexte clinique. 

Mon questionnement porte particulièrement sur cette démarche cru faussement obligatoire d’aller demander à des instances "officielles", ou à d’autres humains (donc incapables d’accéder à l’essence propre de notre existence) de poser un mot sur ce qui nous traverse.

 

En 1973 est publiée l’expérience de Rosenhan intitulée « On Being Sane in Insane Places ». Avec son équipe, il intègre différents hôpitaux psychiatriques en se posant la question : « Si la santé mentale (sanity) et l’aliénation mentale (insanity) existent, comment les reconnaître ? » Chacun d’entre eux décrit une expérience de vie tout à fait ordinaire en ajoutant entendre des voix durant les premiers jours, puis plus du tout. En conclusion, chacun d’entre eux est reparti de l'hôpital avec un diagnostic de schizophrénie, à l’exception d’un diagnostiqué maniaco-dépressif. Il souligne d’une façon impressionnante le manque absolu de pertinence de ce genre de diagnostic.

Il poursuit ensuite son expérience en la menant à l’envers. Un groupe de personnes reconnues par le corps médical comme “schizophrènes” intègre les services psychiatriques sous couvert d’être de faux patients. Sur 193 patients, plus d’une centaine furent établis comme faux, ou soupçonnés de l’être par le corps médical, soulignant une nouvelle fois le manque d’intérêt de ces diagnostics. Au terme de son expérience, il en conclut que des étiquettes telles que “schizophrène”, “fou”, “maniaco-dépressif”, “insensé”, une fois posées, vont influer directement sur les caractéristiques de la personne, pour qui comportements et histoire vont forcément être interprétés de manière erronée, à la lueur de ces diagnostics Cela interroge directement la pertinence des évaluations cliniques dirigées par des individus formés à travers le prisme de la psychiatrie.

 

Les termes tels que "psychoses, dépression, TDAH, autisme, TDI, schizophrénie" et nombre d'autres trônent dans un seul et même bouquin : le DSM, Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux. Le premier manuel des troubles mentaux aux États-Unis remonte à 1917. Il a été conçu par l’Association américaine médico-psychologique, organisation qui est ensuite devenue l’Association américaine de psychiatrie.

Les nombreuses versions publiées ont proposé un contenu qui recense des appellations et descriptions pathologiques toujours plus contestables. Dès le début, les “experts” eux-mêmes ont remis en question l’idée de classifier de façon si catégorique “des troubles mentaux”. Et pourtant la logique psychiatrique de notre époque débouche toujours presque systématiquement sur la pose d’une étiquette pathologisante, puis la prescription d’un traitement médicamenteux

 

J’observe parfois dans les discours du quotidien une tendance à employer les termes utilisés dans les milieux psychiatriques dans une démarche d’expliquer un ou des comportements observés. Cela m'apparait être les conséquences de  l'intériorisation d'une logique d’insuffisance ou d’inadaptation puisque pour rappel, ces termes se développent sous l'appellation de troubles, pathologies, atypies. 

Je réitère l'importance de préciser l'origine de ces termes : des naissances hasardeuses puisant parfois leur fondement dans des théories fumeuses. Des hommes seuls, ou des congrégations de personnes se réunissant autour de la brillante idée de nommer et classifier ce qu’ils pensent être en dehors de leur vision de la considération du “normal”, donc des troubles.

 

Pour poursuivre cette glorieuse lignée, s'en suit l'élaboration de toute une batterie de tests visant à essayer de multiplier les données à visée de la constitution d'un dossier clinique. Une tentative d'attester de l'importance d'un "trouble psychologique" au travers de données quantitatives, dont les prémisses à la création portent sur la classification des membres constituant la population. 

Au XXᵉ siècle, Binet et Simon élaborent sous la direction de l'État le test de QI, visant à mesurer l’intelligence scolaire afin de pouvoir hiérarchiser le niveau des élèves, et savoir qui était en mesure de suivre les enseignements rendus obligatoires par Jules Ferry. La psychiatrie et d’autres courants psychologiques ont depuis développé le courant des évaluations quantitatives et il existe aujourd’hui bon nombre de tests et échelles interprétatives visant à évaluer et classifier l’importance de ce qui est considéré comme un trouble

 

En France, on constate depuis l’origine de ces tests la rencontre de bon nombre de dérives, allant jusqu’à questionner la pertinence de l’approche quantitative qui vient servir une sélection sociale des plus inégalitaires. Et même si une logique intégrative semble plus pertinente, celle-ci ne justifie pas la pose d’un terme réductionniste sur un individu

Visiblement, les psychiatres américains tenaient vraiment à être vus comme de vrais médecins et scientifiques, surtout après toutes les critiques venant des mouvements contestataires des logiques psychiatriques. Pour obtenir cette reconnaissance, ils ont dû créer des outils scientifiques pour diagnostiquer les maladies et évaluer les traitements. Des résultats n'ayant rien de glorieux d'ailleurs.

 

Le fondement de ces termes et le contexte dans lequel ils ont été imposés soulignent l’importance de s’extraire de ces systèmes de reconnaissance “officielle” par un tiers. Développer une nouvelle façon d’envisager les besoins et particularités de chacun passe par l’abandon de ces codes et jargons plus que déshumanisants, et largement employés pour disqualifier l’individu et son parcours. 

La recherche scientifique permet d’apporter un prisme de compréhension au travers d’une façon bien spécifique de concevoir les choses, et rassasie probablement une tentative humaine de sécuriser une réalité qui est, et demeurera de toute façon insaisissable. 

Il devient important pour chacun de récupérer son pouvoir et de comprendre les limites des théories sur lesquelles ces recherches se fondent et les données qui en ressortent. Elles deviennent presque caduque face à la transcendance du vivant, et de sa subjectivité. Je vous invite à aller consulter les origines des choses dont on nous assène. 

 

Dans une ère où l’homogénéisation devient un outil de contrôle, il semble pertinent de faire le ménage nécessaire pour laisser exister toutes les particularités composant la richesse de notre monde. Alors posons les mots et essayons peut-être juste, de ressentir

 

La société est là pour servir le vivant jusqu’à ce que l’asservissement permette que la société se serve.

 

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